• Voyage en démocratie ultime

    Voyage en démocratie ultime

    Au Pays du peuple, on pratique une forme extrême de la démocratie. Mais tout ne semble pas parfait. Le blogueur chinois Yang Hengjun est appelé à la rescousse.

    01.01.2010 | Yang Hengjun | blog.huanqiu.com


     


    “Pour !”
    © Dessin de Léonid Levitski paru dans Moskovskié Novosti, Moscou.

     

    L’avion était sur le point d’atterrir sur l’île. Le secrétaire général du Pays du peuple me saisit la main : “Ne craignez rien, M. Yang !” avant de m’assurer que je n’aurais pas à regretter mon voyage.

    Ce pays est un îlot de l’océan Pacifique, situé un peu à l’est de Taïwan. De quand date l’indépendance de cette île, et comment l’a-t-elle obtenue ? Je n’en ai aucune idée, sans doute parce que j’étais trop jeune à l’époque. Mais, la semaine dernière, un homme se présentant comme le secrétaire général de ce pays a fait soudain irruption dans ma vie, via Internet. Il affirmait être un de mes lecteurs et voulait à tout prix me rencontrer, ce que nous avons fait. Alors que nous discutions à bâtons rompus, il me confia qu’il était chargé par son président de m’inviter à venir visiter leur superbe île.

    “M. Yang, vous que l’on surnomme le ‘petit colporteur de la démocratie’, vous ne pouvez pas refuser l’invitation, car je peux dire sans mentir que le régime actuellement en vigueur dans notre pays mérite le nom de démocratie ultime…” Voyant que j’hésitais, mon interlocuteur ajouta : “Une journée suffira ! En un jour, vous pourrez constater l’existence d’une démocratie qui n’a pas d’équivalent.”

    Le jour dit, une fois que nous fûmes installés dans l’avion, il me dit pourquoi il avait choisi cette date : c’était celle de l’élection présidentielle au Pays du peuple. L’avion n’était pas encore arrêté sur le tarmac que nous étions déjà debout à attendre l’ouverture des portes parmi les autres passagers. J’eus alors un doute : comment se faisait-il que moi, invité spécial du secrétaire général, je me retrouve ainsi bousculé dans la foule des gens du commun ? Pourtant, ce secrétaire général avait tout l’air d’un vrai ; de nombreux passagers l’avaient reconnu et salué. Au moment de descendre de l’avion, une femme portant un enfant lui avait même mis son bébé dans les bras en disant : “Monsieur le secrétaire général, pouvez-vous le tenir un moment s’il vous plaît ?”

    A peine entré dans le hall de l’aéroport, je fus tout de suite plongé dans l’atmosphère d’un dernier jour de campagne électorale : partout des affiches des candidats et devant chacune d’elle, des gens en pleine discussion. “Votre pays a-t-il un régime présidentiel ? Combien y a-t-il de partis ?” demandai-je au secrétaire à mes côtés. “Nous sommes sous un régime présidentiel bipartite”, dit-il en m’indiquant un poster à fond jaune dont le logo représentait un mouton. “Ça, c’est le Parti numéro 2. Sa couleur est le jaune. L’autre parti a la couleur bleue.
    — C’est le Parti numéro 1 ?
    — Non, l’autre parti s’appelle le Parti B.
    — Et le Parti numéro 1 ?”

    Tout en sortant prudemment sa voiture du parking, le secrétaire général me répondit : “Au Pays du peuple, il n’y a pas de parti politique qui ose se prétendre être le numéro 1. C’est le peuple qui occupe le premier plan !”

    Je n’eus pas le temps de m’appesantir sur ces propos. Mon attention fut immédiatement captée par ce que je voyais à travers les vitres de la voiture. Les paysages étaient vraiment superbes. Mais ce qui me frappait le plus, c’était la propreté et la largeur des autoroutes sur lesquelles fonçaient de belles automobiles de luxe. Pourtant, nous, nous roulions dans une petite voiture tout à fait ordinaire.

    Le secrétaire qui conduisait à mes côtés lut dans mes pensées.“Ici, quand un haut fonctionnaire veut changer de voiture, il doit demander l’accord de la nation, du Parlement et du parti d’opposition. C’est assez compliqué, c’est pour cela qu’on ne peut avoir que ce genre de voitures…” m’expliqua-t-il. Je sentis s’aiguiser ma curiosité pour cette “démocratie ultime”.

    Alors que nous approchions du lieu où se tenaient les meetings, après avoir traversé à pied une foule compacte, je me retrouvai tout de suite plongé dans des scènes familières : des manifestants tapant sur leurs tambours, des militants hurlant des slogans, et les partisans des deux partis prêts à en découdre…

    Soudain, une chaussure frôla mon oreille avant d’atterrir sur le front du secrétaire général. De toute évidence, celui-ci avait une certaine expérience en matière de réception de chaussures. Nullement décontenancé, il attrapa la chaussure et demanda en la brandissant en l’air : “A qui est cette chaussure ? C’est à qui ?” Un homme s’avança. Je voyais déjà la scène tourner au pugilat. Le jeune homme arriva en claudiquant et sous mes yeux ébahis, il tendit son pied déchaussé au secrétaire qui, en un tour de main, lui remit la chaussure en place ! Très vite, je pris la mesure de la passion que déchaînait cette élection : une place grande comme Tian’anmen était noire de monde. Sur la gauche était installé le Parti 2, qui brandissait des drapeaux jaunes, et à droite s’étendait l’océan bleu du camp du Parti B, auquel appartenait le secrétaire général.

    Sur le podium du Parti B, des starlettes s’égosillaient en faisant virevolter très haut leurs minijupes, tandis que, sur celui du Parti 2, des humoristes brocardaient le président en exercice. Tout à coup, des gémissements lamentables retentirent, et les yeux se détournèrent des donzelles pour aller se poser sur le podium du Parti 2, où des femmes s’étaient mises à implorer à genoux les électeurs de choisir le parti d’opposition.

    Peu avant midi, je fus témoin de scènes indescriptibles : tout d’abord, les partisans du Parti B divulguèrent le contenu de messages équivoques échangés sur MSN entre le chef du Parti 2, candidat de l’opposition à la présidence, et des jeunes femmes, ce qui provoqua un vif émoi parmi les partisans du Parti 2.

    Ceux-ci ripostèrent en révélant que le président actuel avait puisé dans les fonds publics pour acheter une crème glacée à son fils ! Soudain, des femmes de type et de race différents étaient montées sur scène, chacune suivie d’un enfant. L’animateur du meeting lança : “Mesdames, Messieurs, combien en manque-t-il, selon vous ? Ne sont ici présentes que les maîtresses du président et leurs bâtards que nous avons pu recenser en seulement un mois !” J’étais tellement écœuré par ce spectacle que j’en avais presque la nausée. Cela ne me semblait guère différer des tares des campagnes électorales observées partout ailleurs. Mais, à mes côtés, le secrétaire était souriant. Alors que j’étais en train de me demander si j’aurais la force de continuer à contempler ce spectacle, l’heure du déjeuner de midi était arrivée.

    En constatant que les gens à côté de nous se régalaient de mets recherchés tandis que le secrétaire et moi-même devions nous contenter d’un simple repas tout prêt, je ne dis rien mais lançai au secrétaire un regard lourd d’interrogations. “Désolé, M. Yang, vous êtes un invité du gouvernement, vous n’avez donc droit qu’à ce genre de nourriture !”

    Je n’avais pas terminé ma boîte-repas qu’un mouvement parcourut l’assistance. Le secrétaire général bondit sur ses pieds. Les deux candidats faisaient leur entrée. Je dus me mettre sur la pointe des pieds pour apercevoir le président en exercice qui arrivait, poussé dans une chaise roulante. Il faisait penser à une pomme toute flétrie, proche de la pourriture. Le speaker annonça alors l’ouverture du scrutin. Le public pouvait soit voter immédiatement, soit écouter le discours des deux candidats à la tribune et leur poser des questions. Les deux candidats disposaient de dix minutes chacun pour exposer à tour de rôle les grandes lignes de leur programme. A ce moment-là, un certain calme s’était installé dans l’assistance malgré quelques sifflets çà et là. Les deux candidats ne se perdirent pas en envolées lyriques, mais proposèrent des mesures très concrètes. Le programme de l’actuel président me sembla bien meilleur et fut le plus applaudi. Le secrétaire général ­affichait une mine très satisfaite.

    Les gouvernants, “véritables serviteurs du peuple”

    Le dépouillement commença. A mi-parcours, le score était de 1,2 million de voix pour le président actuel, soit 40 000 voix de plus que son adversaire. A l’annonce de ce résultat, le secrétaire général m’agrippa le bras, très crispé. Pour le calmer, je lui dis doucement :“Bravo, vous allez gagner un nouveau mandat ! — Un nouveau mandat ?” fit-il, le regard apeuré.“ Non, ce n’est pas possible ! Nous avons déjà perdu plusieurs fois de suite…” Le décompte des votes se poursuivit, marqué par un intermède : un énorme camion-grue venait d’arriver et déposait au centre de la place une cage en bois comme celles qui servent à enfermer des fauves. Je demandai au secrétaire quelle était son utilité. “Comment ça ? Vous n’avez jamais entendu dire qu’il fallait mettre les dirigeants en cage ?”

    A 17 heures pile, les chiffres s’arrêtèrent enfin de défiler sur les écrans. Le résultat final tomba. Le secrétaire sauta de joie, puis me glissa à l’oreille, sur un ton de victoire : “Nous avons enfin gagné ! Au bout de deux mandats, je n’en pouvais plus !” Sur le podium du Parti 2, c’était la consternation. La cage pour enfermer les gouvernants avait été avancée devant leur candidat qui, l’air abattu, hésita un moment avant d’y entrer. Ses partisans criaient : “Un discours de notre nouveau président !” Je ne comprenais vraiment rien à ce qui se passait. Pas d’applaudissements, seulement des huées… Quant à moi, je n’osais presque plus respirer. Qui avais-je vu sortir de sa poche le papier de son discours en tant que “nouveau président” ? Le candidat du Parti 2, enfermé dans la cage ! “Qu’est-ce que ça veut dire ?” m’empressai-je de demander au secrétaire, qui essuyait des larmes de joie. J’avais l’impression de devenir fou. Il fallait qu’il m’explique tout de suite de quoi il retournait. Sur le visage du secrétaire, une expression de sympathie remplaça son sourire. Il me chuchota à l’oreille : “M. Yang, je vous l’avais dit, la forme de démocratie que vous voyez là est complètement inédite ; c’est la démocratie ultime ! Sous ce régime, le parti et le président qui ont gagné les élections peuvent se retirer de la scène et n’ont plus à être les serviteurs du peuple. Ils peuvent maintenant se mêler au reste de la population et contrôler l’action du gouvernement et de l’autre parti, que leur défaite aux élections force à devenir les serviteurs du peuple.”

    Sur le chemin du retour à l’aéroport, encore sous le choc, je demandai d’une voix faible : “Comment avez-vous trouvé cette solution ? Je n’aurais jamais pensé qu’une si petite île parvienne à résoudre un problème qu’aucun pays démocratique du monde n’avait su résoudre à ce jour.”

    Le secrétaire me toisa du regard : “Nous n’avons pas eu beaucoup de mal y arriver. Lorsque nous avons adopté le système démocratique en vigueur dans l’île la plus proche, Taïwan, nous nous sommes aperçus tout de suite que les candidats ne reculaient devant rien pour devenir les serviteurs du peuple, pas même devant des tentatives d’assassinat. L’opinion publique s’est alors demandé si les candidats se démèneraient autant pour devenir les ‘serviteurs du peuple’ si cette fonction n’était assortie ni d’avantages financiers ni d’honneurs ? La population a donc exigé une supervision sévère de l’action du gouvernement, avec l’obligation pour les hauts fonctionnaires de publier un inventaire de leur fortune. La loi exigeait désormais d’eux qu’ils vivent et travaillent dans des maisons en verre. Au bout d’un certain temps, l’atmosphère s’en est trouvée apaisée. Cependant, nombreux étaient encore ceux qui voulaient devenir des ‘serviteurs du peuple’, aussi avons-nous continué à réfléchir. C’est alors que nous sommes tombés sur votre blog, M. Yang, et nous en avons tiré beaucoup de choses très utiles…

    — Ah oui, vraiment ?” répondis-je malgré moi en rougissant.
    — Oui, M. Yang, c’est grâce à votre blog que nous avons compris que, pour exercer un contrôle efficace sur un gouvernant, il fallait appliquer vos principes : accorder la primauté au peuple et enfermer le gouvernant dans une cage. Nous avons donc décidé de faire des gouvernants les véritables serviteurs du peuple. Vous avez vu le piteux état de ma voiture et comment j’ai rechaussé un citoyen…
    — Ah ! voilà, tout s’explique !
    — Pourtant, M. Yang”,
    poursuivit le secrétaire en fronçant les sourcils, “vos idées étaient bonnes, mais il y avait un hic : plus personne ne voulait être dirigeant ! Nous allions nous retrouver sans gouvernement quand tout le monde s’est alarmé. Une session parlementaire d’urgence fut tenue, à l’issue de laquelle il a été décidé que deux partis devaient être obligés de continuer à exister grâce à l’argent des contribuables, qu’ils avaient l’obligation de faire le maximum pour gagner les élections, mais que le vainqueur n’aurait pas à gouverner. Ce serait au vaincu de le faire, en appliquant strictement le programme proposé par son adversaire durant la campagne électorale.” Tout devenait désormais clair.

    Avant de remonter dans l’avion, j’échangeai une longue poignée de main avec le secrétaire. Celui-ci me dit, très ému : “Monsieur le colporteur, j’espère qu’une fois que vous serez remis de vos émotions, vous repenserez calmement à notre démocratie ultime, car ces derniers temps, nous avons eu l’impression que si elle ne franchit pas un nouveau palier, des problèmes risquent de se poser…” J’acquiesçai modestement de la tête. Il me restait à réfléchir à la manière de présenter à mes lecteurs mon expérience sur cet îlot de démocratie ultime…
     

    L’auteur

    Yang Hengjun
    Né en 1965 au Hubei, Yang Hengjun a étudié le droit à l’université Fudan de Shanghai puis en Australie. Il a mené des recherches en relations internationales aux Etats-Unis pendant plusieurs années et réside actuellement à Canton. Blogueur prolifique, auteur de nouvelles publiées sur Internet, ses chroniques sont régulièrement reprises par la presse chinoise.
    Le blog de Yang Hengjun


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