• Youngstown, au coeur de l'ancienne " Ruhr américaine "

    Youngstown, au coeur de l'ancienne " Ruhr américaine ", rêve d'une nouvelle jeunesse

    SéRIE " BARACK OBAMA, AN II

    " Enquête sur une des villes symboliques où se jouera " la bataille pour le futur des Etats-Unis ", comme l'a déclaré le président au cours de l'été 2008


    Youngstown (Ohio) Envoyé spécial

                REPORTAGE

    Il sort son petit magnétophone et le pose sur la table d'un air entendu. D'une voix douce, le vieil homme dit simplement vouloir garder une trace de ce qu'il va raconter, comme une empreinte de sa propre histoire, une longue vie en forme de ligne brisée.

    Tony Budak a été ouvrier pendant quarante ans. Un travailleur américain ordinaire, démocrate convaincu et syndiqué. Fils d'un père yougoslave débarqué en 1936 à Ellis Island et parti aussitôt s'installer à Youngstown, cité alors florissante de 175 000 habitants à la pointe nord-est de l'Ohio que l'on surnommait " la vallée de la Ruhr américaine ", il a voulu lui aussi prendre part au boom de l'industrie automobile.

    A 20 ans, le jeune Budak entre à Packard Electric, filiale du géant General Motors qui deviendra plus tard Delphi. Près de 3 500 ouvriers travaillent aux chaînes de montage de l'usine en ces débuts des années 1960. " La solidarité entre nous était incroyable, presque inimaginable ", souffle-t-il. Surtout, Tony ressent un sentiment de fierté et de puissance : " Une grève chez nous bloquait toutes les usines de General Motors. " Avec cette impression tenace de faire partie du rêve américain, que lui et ses collègues bâtissaient de leurs mains.

    Et puis rien. A partir de la fin des années 1970 et à l'instar des autres usines de la région, Delphi licencie, délocalise, d'abord au sud des Etats-Unis, puis au-delà des frontières. Au moment de déposer le bilan, les dirigeants de l'entreprise s'apprêtent à lancer un centre de recherche et de développement à Shanghaï de 360 millions de dollars (250 millions d'euros). " C'est toute notre histoire, une page de l'Amérique qui s'est tournée ici, dit-il. Et c'est dur. " 50 000 emplois ont été supprimés. Le chômage est monté en flèche, la criminalité aussi. Les maisons se sont vidées, les habitants lassés.

    Pas une élection sans que les candidats ne passent à Youngstown. Pas une campagne sans promesses de lendemains meilleurs. Jamais tenues. Ici, on vote démocrate, par habitude, mais les habitants n'ont plus d'illusions sur les hommes politiques venus de l'extérieur. Même Barack Obama, élu avec 62 % des voix, a suscité peu d'espoir. " Je suis même déjà déçu par lui, poursuit Budak. Le pays a besoin d'un réformateur à poigne, or M. Obama s'échine à vouloir trouver à chaque fois le consensus pour rendre tout le monde content. Ça ne marche pas. "

    Avec la crise financière, Youngstown s'est montrée encore plus vulnérable que les autres villes : 17 000 emplois ont été perdus depuis décembre 2007. Près de 30 % de la population, réduite aujourd'hui à 70 000 habitants, vit sous le seuil de pauvreté. Au point que le magazine Forbes a classé récemment la ville parmi les dix cités américaines au déclin le plus rapide.

    Sur les rives de la rivière Mahoning, il ne reste rien du gigantesque haut-fourneau Jeanette Blast Furnace, jadis surnommé " Jenny " et décrite par Bruce Springsteen dans sa chanson poignante, Youngstown. Ses 35 kilomètres d'industries en enfilade ne sont qu'un lointain souvenir. Les ponts qui reliaient les quartiers ouvriers aux portes des usines ont disparu. Partout de la rouille, des herbes folles et des hangars oubliés. A peine quelques entreprises sidérurgiques sont encore en activité, rachetées le plus souvent par des Russes (Severstal) ou des Indiens (Arcelor Mittal).

    " Vous imaginez voir pendant trente ans tout s'effondrer autour de vous ? Depuis longtemps, nous avons perdu notre crédulité. Les discours d'Obama n'y ont rien changé ", dit John Russo, directeur du centre d'histoire ouvrière à l'université de Youngstown. Pour lui, la ville a opéré un changement culturel en matière de relations au travail :  " Ceux qui ont gardé un emploi sont sous pression et les syndicalistes, si craints par le passé, font désormais alliance avec leurs dirigeants. "

    En mai 2009, lorsque General Motors, au bord de la banqueroute, demande à ses ouvriers s'ils sont prêts à des concessions de plusieurs centaines de millions de dollars, le local syndical 1112 de l'Union des travailleurs de l'automobile (UAW) de l'usine Lordstown, située à une vingtaine de kilomètres de la ville, approuve à 84 % le plan. " Les temps ont changé, l'ennemi n'est ni le management, ni le syndicat, mais la compétition étrangère ", affirme Jim Graham, responsable du 1112, calé dans le fauteuil de son bureau orné d'une photo de Barack Obama lui serrant la main. " La classe moyenne, ajoute-t-il, celle qui faisait la grandeur de l'Amérique, est en danger. Il faut la protéger et la reconstruire. " Dehors, une pancarte invite les visiteurs roulant dans des voitures non estampillées " Ford, Chrysler ou GM " à se garer sur un parking annexe.

    Ces dernières années, les élus de la région n'ont cessé de baisser les impôts locaux afin d'attirer des investisseurs. Plusieurs centres pénitentiaires ont ainsi été construits au centre-ville et alentour, différentes usines transformées en entrepôts. Surtout, Youngstown a dédié un espace aux jeunes entreprises de high-tech. Plus d'une douzaine s'y est installée. D'autres sont sur les rangs. " Nous ne remplacerons pas tous les emplois perdus de la ville, mais nous pouvons la redynamiser, assure Jim Cossler, surnommé le " Pasteur " pour sa foi dans le projet. Les coûts d'installation sont, ici, ridiculement faible, 4 % de ceux pratiqués à San Francisco. "  Et d'ajouter : " Les consommateurs achètent les produits non pas en fonction de leur provenance mais pour leur prix. "

    Jay Williams, premier Afro-Américain maire de la ville, réélu en 2009, ambitionne de réduire sa circonscription pour limiter les dépenses : 2 000 bâtiments abandonnés ont été rasés. Autant subiront ce sort grâce aux 27 millions de dollars que recevra Youngstown du plan de sauvetage de M. Obama, indique-t-il. Des familles devraient être relogées dans des quartiers plus peuplés, les lots vacants transformés en espaces verts ou en fermes urbaines, comme à Detroit et dans d'autres villes sinistrées.

    Tony Budak doit partir. Il dit encore qu'il votera Obama en 2012, mais avec encore moins d'enthousiasme. Il se lève, range son magnétophone. Il ne l'avait pas mis en marche.

    Nicolas Bourcie


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