Directeur de l'Institut des sciences analytiques et de physico-chimie pour l'environnement et les matériaux (CNRS-université de Pau), Olivier Donard explique la dangerosité, à court et à long terme, des boues toxiques qui se sont répandues dans la région hongroise d'Ajka.
Qu'appelle-t-on boues rouges ?
Ce sont les résidus d'extraction, à partir de la bauxite, de l'alumine avec laquelle est produit l'aluminium. Les boues rouges sont donc des déchets miniers, de consistance solide, dont la couleur vient des oxydes de fer contenus par la bauxite. On produit en moyenne une tonne d'aluminium à partir de 4 à 5 tonnes de bauxite, ce qui s'accompagne de la production de 3 tonnes de boues rouges.
Pourquoi sont-elles toxiques ?
Il y a deux niveaux de risque. Le premier est immédiat : ces boues contiennent de la soude - entre 3 et 12 kg par tonne d'aluminium produite, selon une étude de l'Ecole polytechnique de Montréal - et d'autres produits caustiques, comme de l'oxyde de calcium, ou chaux vive, résultant des procédés de traitement. Elles sont donc très corrosives. Une fois diluées par les précipitations, ou dans les cours d'eau, elles créent un milieu très alcalin. En clair, un contact avec cette solution provoque des brûlures et des lésions de la peau.
A plus long terme, le problème vient des éléments métalliques présents dans ces résidus.
Lesquels, et avec quels risques ?
Il faudrait connaître la composition chimique précise des boues qui se sont déversées en Hongrie. Elle dépend du minerai de départ. Généralement, on y trouve beaucoup d'oxydes de fer, de l'oxyde d'aluminium ou alumine, de la silice, du titane, du plomb, du chrome, peut-être du mercure...
Mais la présence d'un métal en elle-même ne signifie rien. Ce qui compte, c'est sa forme chimique et sa disponibilité. Par exemple, l'oxyde d'aluminium n'est pas toxique à l'état solide mais, en solution, il devient très réactif et peut traverser les membranes biologiques. De même, une certaine forme de chrome, le chrome VI, est extrêmement cancérigène. Pour le plomb et le mercure, tout dépend de leur concentration et de leur forme.
Ce qui est sûr, c'est que nous avons là des métaux potentiellement toxiques en large excès. Pour la faune et la flore, ce sont des poisons.
La contamination de l'environnement va-t-elle persister ?
La catastrophe qui frappe la Hongrie est une bombe chimique à retardement. Toute la zone inondée sera fortement impactée et difficilement récupérable avant plusieurs dizaines d'années. L'exemple de Minamata - ville japonaise dont la population a été intoxiquée par une pollution au mercure - montre que, pour ce type de contamination, c'est l'échelle de temps. Les boues vont sécher et il y aura alors un risque associé aux poussières relarguées dans l'air. C'est un endroit où je n'irais pas me promener sans masque... Puis, aux prochaines pluies, les métaux seront remobilisés dans les sols et les cours d'eau. Les terrains ne seront pas cultivables, ou alors les fruits ou les légumes seront chargés en métaux qui les rendront impropres à la consommation. Nous manquons d'informations, mais je crains que toute la zone touchée ne soit sinistrée.
Que faire à présent ?
La Hongrie a des équipes scientifiques excellentes, capables de réagir. Mais il est urgent d'apprendre collectivement sur la gestion d'un tel problème. Cela mériterait une mobilisation des chercheurs au niveau européen.
Propos recueillis par Pierre Le Hir